Lettre à mon enfance

Cher blog, j’ai été très prise cette dernière année, et je n’ai pas toujours eu le temps de m’occuper de toi. Alors, pour te remercier de ta patience, je publie ici un texte. Je l’ai écrit pour une intervention publique dans les cadre de « L se réalisent »,(https://www.facebook.com/lserealisent/) un évènement organisé par Cendrine Genty, en partenariat avec la Mairie du 9ème à Paris. Un rendez-vous annuel où les femmes parlent aux femmes. Une journée inspirante, riche en témoignages et en partages d’expérience autour de la vie professionnelle des femmes. Des voies possibles en matière de reconversion à la quête de sens, en passant par la question de l’épanouissement et du difficile équilibre entre carrière et vie personnelle, tout y est abordé. Je devais parler devant une salle pleine, et l’exercice n’a pas été facile pour moi, mais je l’ai fait. Je t’épargne la vidéo… Mais voici comment j’avais choisi de me raconter : en écrivant une lettre à quelqu’un…

Puisque j’écris pour les enfants, aujourd’hui j’ai eu envie d’écrire une lettre à un enfant que je connais bien, et partager cela avec vous. Cet enfant, j’ai eu l’occasion de la côtoyer pendant de nombreuses années. J’ai vécu avec elle des moments de bonheur, des joies, mais aussi des peines, des déceptions, des difficultés. On a parfois été proches, mais à certaines périodes de la vie, il nous est arrivé de nous éloigner l’une de l’autre.  J’irais même plus loin : à un moment donné on s’est carrément perdues de vue.

Et puis un jour, on s’est retrouvées.

Depuis, je dois dire qu’on ne s’est plus jamais quittées. C’est même grâce à elle, que j’ai changé de vie.  

Mais attention, quand je dis « j’ai changé de vie », en apparence cela ne s’est pas vu.

Je n’ai pas déménagé.

Je n’ai pas quitté mes habitudes et mon quartier chéri.

Je n’ai pas changé de sexualité.

Je n’ai pas changé d’amis.

Je n’ai pas changé mon type d’alimentation

Ou que sais-je encore…

Non. Pendant cette métamorphose, je voyais toujours, de ma fenêtre, le même jardin,

les mêmes fleurs,

les mêmes nuages,

les mêmes immeubles. 

Intérieurement par contre, un nouvel horizon s’était ouvert à moi.

Cet enfant n’aurait jamais imaginé, je crois, provoquer un tel bouleversement.

Et pourtant, c’est bien elle qui  a été le point de départ de tout cela.

Photomontage inspiré du travail du photographe Ard Gelinck

Ma chère petite Angela.

En décidant de t’écrire cette lettre je me suis demandé si tu te souvenais du moment précis où tu t’es dit : « un jour, j’écrirai. » C’était quand ? C’était Où ? Tu ne t’en souviens pas n’est-ce pas ?  

C’est sûr, ça commence à dater…

Je vais te dire moi.

Il paraît que tu as commencé à parler de ça, de ce rêve-là, vers l’âge de 8 ans.

C’était un de tes plus grands rêves.

ÉCRIRE.

Où ? Quoi ? Comment ? Tu n’avais pas d’idées arrêtées sur la question. Tu voulais juste écrire.  

Tu rêvais d’avoir 3 enfants aussi : tu te souviens ?

Pour toi, c’était ça la famille idéale.

Et c’est d’ailleurs ce rêve-là que tu as réalisé en premier. Tu as eu 3 filles, magnifiques.

Ce que tu n’avais pas prévu, c’est que tu te marierais 2 fois, et que par 2 fois, cela se solderait par un divorce. Déçue et blessée, tu as pourtant fait face. Et le bateau n’a pas coulé mon capitaine !

Précision importante ici : depuis cette lettre, l’histoire s’est sacrément arrangée de ce côté-là. Mais ça, c’est une autre histoire…

Tu as eu 3 filles, donc.

Et si parfois tu as mis ton autre rêve de côté, tu ne l’as jamais vraiment oublié.

Régulièrement, il s’est rappelé à ton bon souvenir…

Mais ce n’était jamais le bon moment.

Te souviens-tu qu’à l’adolescence, tu voulais être Simone de Beauvoir ? Que pendant que les autres s’amusaient, sortaient, flirtaient, toi tu trainais, un livre à la main au Café de Flore, aux Deux magots, fascinée par le quartier latin de l’après-guerre.

C’est sûr ça te changeait du pavillon de banlieue dans le 93. Quand tu rentrais là-bas le soir, ça faisait moins rêver.

En grandissant, tu seras pourtant fière d’avoir réussi à construire un pont entre ces deux mondes. Du moins entre les représentations que l’on s’en fait.

Car malgré ce fossé… tu as écris…

Tu es d’abord devenue journaliste. Assez jeune. A 22 ans. Une journaliste passionnée et prolifique. La presse, c’était bien une façon d’écrire non ?

Un choix rationnel et raisonnable. A 24 ans, tu deviens mère pour la première fois et Simone de Beauvoir commence sacrément à s’éloigner de toi.

A ce moment-là, tu enchaînes les stages et les piges pour te forger un carnet d’adresses et de l’expérience. En allant toquer aux portes des rédactions. Parfois, tu étais tellement motivée, que tu es rentrée par la fenêtre.

Parfois, tu as aussi claqué des portes.  

Tu te souviens en 1996 quand tu as abandonné ton poste de stagiaire au sein du groupe Filippachi parce que la rédactrice en chef voulait transformer ton stage de journaliste en secrétariat ? Tu avais à peine 20 ans. C’était osé quand même ! Après cela, on te l’a bien fait payer, en te sucrant le stage que tu devais réaliser au sein du magazine ELLE.

Mais voilà, savoir dire non, c’est ce qui t’as permis d’avancer et de tracer ta route à toi.

Tu peux être fière de cela.

Savoir dire NON, même si ça t’a coûté, parce qu’on ne te l’avait jamais appris, tu l’as fait.

Tu peux aussi être fière d’avoir appris sur le tas. Pas le temps de faire des études avec un bébé et les traites de ton 1er appartement. Tu as appris en FAISANT, et ça a marché. Tu as passé plus de 20 ans à écrire des centaines et des centaines d’articles, des enquêtes. Tu as rencontré beaucoup de gens…

D’ailleurs, ça t’a plutôt bien réussi puisque tu as fini, par monter ton agence de communication éditoriale. Tu étais au top : tu avais des clients, des beaux bureaux à Nation. Il y a avait des commandes, des voyages, un bel appartement, un mari architecte, une maison de campagne en cours de construction, un chat, et une troisième grossesse en cours.

Et puis un jour…

Le tsunami.

Un tsunami, est venu bouleverser le cours de ta vie.

Tu accouches, à 36 ans, d’une grande prématurée, et tout bascule.

Du jour au lendemain,  au sens littéral du terme, tu arrêtes tout pour t’occuper d’elle et de ses sœurs. Le téléphone cesse de sonner. On commence à t’oublier. Normal. 3 ans sans travailler c’est long. En même temps, tu vivais tellement autre chose à ce moment-là, de plus essentiel, que les réunions et les projets, cela ne te manquait pas.

Mieux ! Cette période a même été une renaissance pour toi.

Pendant toutes ces heures, où tu as regardé ta fille dormir, à l’hôpital d’abord, puis à la maison. Dans cet espace temps parallèle, propice à la contemplation et à l’attente, tu as enfin pu retrouver une temporalité qui était la tienne. Tu as retrouvé ces moments où tu t’ennuyais, dans ta chambre d’enfant. Ces moments où, déjà, tu t’inventais des tas d’histoires.

Tu avais déjà essayé, avant, de ralentir. Mais en vain : il y avait le crédit immobilier à payer, les vacances à programmer, les dîners, les sorties, les dernières expos à voir à tout prix, le ski l’hiver, la mer l’été etc. Bref, toutes ces choses qui te semblaient importantes, et puis d’un seul coup, plus du tout.

Dans le fond, même si tu étais fière d’avoir réussi socialement, tu n’as jamais voulu être une superwoman. A la base, tu voulais juste réaliser tes rêves d’enfant.  Alors ralentir, même si c’était dans ces circonstances difficiles, ça été un cadeau. Voir même un moteur.

C’est à ce moment-là,  que le souvenir de la petite fille que tu étais, est revenu, les bras chargés d’histoires qui ne demandaient qu’à exister.  Tu étais contente de la retrouver enfin. Vous vous étiez perdues de vue depuis trop longtemps…

Ta petite dernière était sortie d’affaire. Elle était encore fragile, certes, mais scolarisée. Tu pouvais à présent attaquer un autre chantier.

Un GROS chantier : celui d’apprendre à t’écouter.

L’univers des enfants t’a appelée. Et l’écriture est redevenue une priorité. Une nécessité même.  

Ha tiens ! Salut Simone !

Oui, Simone de Beauvoir est réapparue, tu te souviens d’elle quand même ?

A ce moment-là, tu ne pouvais plus ignorer cette petite voix qui te disait : « c’est là qu’est ton désir ». Le tien.

Le désir d’écrire.

Pendant 4 ans, il a été plus fort que tout, allant même jusqu’à balayer tes angoisses de mère célibataire : les fins de mois difficiles, le RSA, le centre d’action sociale, les devoirs des enfants, le suivi médical pour la petite dernière etc. Bref, tout ce qu’il fallait assumer, y compris ce choix, qui engendrait une incertitude quotidienne face à l’avenir. C’est sûr, cela t’aurait bien rendu service matériellement de te décourager, de revenir à ta vie d’avant. Mais tu ne l’as pas fait. Tu n’as pas réussi à te décourager. C’était plus fort que toi.

Ce qui t’a mené vers un nouvel objectif : ÊTRE ÉDITÉE. Oui, il ne suffit pas d’écrire. Encore faut-il être édité.

Pour cela, il te fallait tout recommencer à zéro.  Découvrir un nouveau milieu professionnel, en apprendre ses codes, y trouver une place. Il y avait tout à faire. Tout à construire. Tout à reconstruire.

La question pour toi n’était pas : « vais-je y arriver ? » mais « COMMENT y arriver ? »

Parce que sincèrement  à tous les niveaux, que ce soit personnel et professionnel, ta vie à ce moment-là, c’était le désert.

Alors ? Comment faire pousser quelque chose, concrétiser un projet,  sur cette terre devenue infertile ?

Tu as commencé par créer « Mes rêves d’enfance(s) » un  blog qui est devenu la matrice de tous tes projets : livres, dessin animé, ateliers d’écriture…

Cet espace t’a permis de rassembler toutes tes idées, de les canaliser, car après avoir été à terre, c’est le contraire qui s’est passé : tu étais, d’un seul coup, devenue un volcan en éruption.

Ce blog a été une branche sur laquelle tu t’es reposée. Ta nouvelle maison. Pendant que tu enchaînais les petits boulots tout en écrivant des histoires, tu as alimenté cet univers, grâce aussi à des personnes, de plus en plus nombreuses, qui ont commencé à te soutenir et à travailler à tes côtés pour développer des tas de projets.

Un texte, en particulier, te tenait à cœur : « Il n’est jamais trop tôt pour dire je t’aime », album retraçant la naissance de ta 3ème fille, racontée du point de vue d’un enfant de la fratrie. Pour toi, tes enfants, ta famille, c’était important que ce livre existe. Et après 4 ans de refus, d’espoirs, de déceptions, bref, de montagnes russes émotionnelles : il a été publié.

Te souviens-tu du mail de ton éditrice reçu en plein mois d’août, tandis que tu étais en vacances à la mer avec tes filles. A ce moment-là, tu n’y croyais plus. Quatre ans que tu écrivais, et que tu étais retoquée de partout.

Tu as rencontré l’éditrice un mois plus tard. Et à partir de ce moment-là, plus rien n’a jamais été comme avant.

Certes, tu n’es pas devenue millionnaire, mais tu as redonné un sens à ta vie. Tu as trouvé ta place et depuis, tu n’as plus cessé d’écrire et d’être publiée. Tu t’es sentie tellement bien là où tu étais arrivée, qu’une autre nécessité est venue frapper à ta porte : l’envie de transmettre.

Transmettre quoi me diras-tu ?

Et bien cette idée que par l’écriture, on peut changer le cours de sa vie.

On peut se reconnecter à soi-même.

Se retrouver.

Se faire du bien.

Que l’on ait l’habitude d’écrire ou pas.

Ta nouvelle obsession : évangéliser le monde de l’entreprise et des grandes écoles en ce sens. Et faire écrire, d’ateliers en ateliers, le plus grand nombre. Là aussi, tu trouveras sur ta route de précieux partenaires amicaux et professionnels.

Et là encore, tu peux être fière d’avoir su, à ton échelle, faire se rencontrer deux mondes a priori très différents : l’écriture et le monde de l’entreprise.

Alors certes, tu n’es pas devenue Simone de Beauvoir, mais elle n’a pas dit son dernier mot. Tout ce chemin, c’est un commencement, le début de quelque chose… La terre est redevenue fertile.

Je t’embrasse fort.  La bise à Simone !

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